Silence. Moteur.
Cela va faire deux ans qu’avec une régularité de métronome je vais deux fois par semaine chez le psy. 12h15 le lundi. 12h30 le mercredi. Je suis attaché à ce rituel, j’aime bien le moment où je m’allonge. Ou je vois le ciel bleu par la fenêtre. J’avais sous estimé la puissance du rituel, la capacité à se conditionner.
Bon il a pas la clim et il fait chaud. J’avais oublié à quel point cette ville est désagréable l’été venu avec sa chaleur tropicale et ses touristes nus ou presque. Impossible de me poser le soir sur le balcon tellement il y a des moustiques. Alors je reste sous la clim, dans mon canapé et c’est tristounet; modulo M. qui est allongé à cote de moi. La journée, pour éviter d’arriver avec une chemise qui colle, j’ai des espèces de maillot qui colle au corps, couleur chair (« Nude » quoi mais je ne suis pas sur que ces maillots de corps rendent hommage à ma silhouette…) et qui absorbent tout. C’est parfaitement désagréable. Moi le gars de la montagne qui n’a vécu que pour le soleil, je découvre les bienfaits de l’ombre. Impossible de monter ou descendre Jean médecin (l’avenue) sans passer sur le trottoir à l’ombre. La traversée de la place Masséna est un calvaire;
J’ai essayé de ne pas partir dans mes procrastinations professionnelles. Je lui disais ma difficulté à ne pas me laisser emporter par la somme de petites vagues sans importance et de conserver mon rythme à moi. Comment ne pas se laisser déborder, ne pas avoir son humeur du moment fixée par les seules contrariétés du taff. Peut etre que dans mon cas où l’essentiel de ma vie se résume au cadre professionnel et à ma longue chute, cela est d’autant plus rude, je ne sais pas.
Qu’en gros je voudrais etre capable de fixer ma courbe de vie, fluctuant doucement et paisiblement, sans que les soubresauts du quotidien ne soient en mesure de la perturber. Or je vois bien que cette courbe de vie, je la visualise, et elle est objectivement plutôt douce. Peut etre pas aussi dense, brillante pour ne pas dire shiny que je pouvais l’imaginer il y a 20 ans. Mais sans doute à 20 ou 30 ans, j’étais déjà amoureux du Luberon et je voulais y vivre. Un peu par snobisme sans doute mais surtout pour sa rugueuse beauté. Que comme j’aime quand meme ce qui brille, vivre à Nice était peut etre le seul plan B acceptable par rapport à Paris parce que c’est aussi une ville monde. Une adresse. Une image immédiatement reconnaissable. Et une grande ville avec ce que cela veut dire d’anonymat.
Alors c’est sur que je ne projetais pas ma vie pro à manager, à décider, à prendre des risques, à gérer des sujets pour lesquels je n’ai pas une once d’intérêt. Mais je vois que, au fond, je m’en fous, cela permet de contenir le cadre sans y mettre d’affect, que ce soit pour la sauvagerie des relations ou par le caractère vain de tout sujet. Cela permet de n’en faire qu’un moyen et de ne pas me définir par ma seule activité professionnelle.
Evidemment c’est un peu nouveau pour moi et c’est au risque d’un certain effacement. Incapable de trouver de vrais désirs, et plus défini par mon travail, je deviens un peu comme l’homme invisible. Je disparais. Par intermittence.
Et pourtant ces désirs sont simples. Autrefois j’aurais sans doute dit aller en Tokyo pour 48h en première (ce qui est impossible tant le vol aller te fracasse par le décalage horaire) mais en vrai, mon paddle bien sûr, aménager cet appartement, lire, prendre soin de moi. Du temps, j’en ai plein et plus que je n’en ai jamais eu dans ma vie. Je ne sais pas si c’est l’âge qui fait que je fatigue ou plutôt le découragement, l’absence totale de motivation pour toute chose que je ferais seul. Là aussi c’est comme si je n’existais pas. Pas de spectateur ou de faire valoir, et je m’éteins. Je me couche à 21h30, il ne fait pas encore nuit mais regarder une série est au dessus de mes forces (rien que l’idée de choisir est vertigineux) ou lire le livre que j’ai commencé il y a trois mois, pareil. Et je dors (modulo hier le moustique qui est venu me faire chier et me piquer les phalanges des doigts ce qui fait mal. Mais il n’a pas survécu à cette attaque) jusqu’à 5h30 6h du matin ce qui est quand meme bcp.
Du temps j’en ai. De l’argent, j’en ai (pas assez évidemment). La santé aussi je crois (suis de plus en plus hypocondriaque). Mais ce qui relèverait de moi que ce soit me laver les dents avant de me coucher, me mettre une crème sur la gueule, voire me couper les ongles de pieds, c’est difficilement possible (paradoxalement je n’ai aucun pb avec les ongles de mains, au contraire, je sais enlever les cuticules et les polir, mais parce que cela se voit. Parce que dans mes codes, cela me définit aux yeux des autres. Comme mes montres sur lesquels les regards des nouveaux s’attardent souvent. Comme ma capacité à dire des horreurs de façon parfaitement courtoise et froide; ou de dire les memes avec un langage de charretier. Rien de tout cela ne me définit si ce n’est dans le role que je joue pour l’autre. Ou que je joue pour ce que je crois que l’autre attend. La volonté de plaire ou plutôt le besoin de ne pas laisser l’autre indifférent. De ne pas etre transparent lorsque l’on me regarde).
Et donc j’en suis là. Comment vivre ainsi, seul, la plupart du temps. Sans public. Trouver mon rythme propre. Me faire du bien. Mon psy me demandait comment je me projetais dans ce role de beau vieux que je voudrais devenir. Et ma seule réponse a été celle de la courbe qui ondule doucement et qui n’est plus dépendante des événements externes. Ce beau vieux, c’est un beau et bon sage. Pour lui d’abord. J’allais dire capable de se prendre en main sans spectateur mais ce n’est vraiment ca.
Comme en gros si je disais Action mais que la caméra est éteinte.


